HomeImpulsionsLa crise du coronavirus et la collecte de fonds en Suisse : entre hyperactivité et réflexion sur l’essentiel

La crise du coronavirus et la collecte de fonds en Suisse : entre hyperactivité et réflexion sur l’essentiel

Pas un jour ne passe en Suisse sans que l’on n’entende à maintes reprises les mots « coronavirus », « COVID-19 » ou « confinement », des termes pourtant rares, voire inconnus il y a encore quelques mois. En outre, c’est presque aussi souvent que l’on parle chaque jour de « dons » – ceci bien au-delà des organisations de récolte de fonds connues. Quel impact pour les OBNL et leur collecte de fonds ? Évaluation préliminaire.

– Roger Tinner

Mentionnée dès le préambule de la Constitution fédérale suisse, la solidarité se manifeste particulièrement dans les situations de crise. Une grande partie des membres de Swissfundraising – c’est-à-dire des fundraisers – s’attendait à un élan de solidarité et d’entraide dès le début du confinement. Jusqu’à présent, ces attentes ont largement été confirmées: en Suisse, le nombre de personnes qui veulent faire des achats pour d’autres est supérieur à celui des personnes qui en font la demande. Par ailleurs, on peut se réjouir que, comme dans les hôpitaux, les bénévoles soient plus nombreux que ce qu’il faut pour le travail supplémentaire à accomplir. Dans tous les cas, le bénévolat est en plein essor. Contrairement aux craintes de nombreux fundraisers (dans le sondage mentionné ci-après), il n’y a pas eu de baisse des dons jusqu’à présent – c’est même tout l’inverse.

« Faire des dons » pour des domaines complètement nouveaux

84 % des ménages suisses font des dons plus ou moins réguliers, à hauteur d’environ 300 francs par ménage (valeur médiane). C’est ce qui est ressorti de notre sondage auprès de la population (« Baromètre d’image et des dons Swissfundraising ») réalisé l’année dernière. On peut donc ainsi affirmer que fondamentalement, la Suisse est un endroit idéal pour collecter des dons. Actuellement, le terme de « dons » est quasiment galvaudé, et notre secteur connaît une expansion inattendue. « Faites un don en faveur… » pouvait-on récemment lire en lettres blanches sur fond noir dans le journal Die Zeit, la phrase se terminant par « … des jeunes artistes ». Une annonce signée par la Société allemande des amis de l’Académie des Arts. Il n’y a rien de nouveau à ce que la scène culturelle recherche du soutien et s’appuie sur les collectes de fonds pour financer une grande partie de ses projets. Mais en temps normal, cette démarche passe par le sponsoring et le mécénat. Or, c’est désormais une question de survie.

« Faire un don » est ainsi utilisé dans le contexte d’une urgence tangible. C’est ce que vivent aujourd’hui beaucoup d’organisations qui n’avaient jusqu’à présent jamais – ou presque – demandé d’aide sans contrepartie directe. Ces groupes potentiels de bénéficiaires de dons comprennent actuellement un grand nombre d’entreprises du secteur économique qui sont habituellement considérées comme donateurs, notamment les restaurants, les coiffeurs, les bars, les cafés, les petites boutiques, mais aussi les créateurs indépendants, les artistes, les acteurs et les humoristes : c’est ainsi que l’autrice Pony M. vient par exemple de collecter 150 000 francs pour Australia Zoo Wildlife Warriors sur Facebook. Elle-même actuellement privée de manifestations et de revenus, elle appelle également à des dons pour ses collègues. La liste est longue.

« Faire un don » sans contact et à hautes doses

Les appels de ces nouveaux collecteurs de dons rencontrent souvent un vif succès grâce à la relation déjà établie avec leurs clients : plusieurs dizaines de milliers de francs ont ainsi été réunis pour un seul petit restaurant à Saint-Gall ; le total des dons devrait se chiffrer à plusieurs millions. Les collectes sont généralement réalisées sur des plateformes de financement participatif, qui modifient ou complètent leurs règlements au fil de l’eau : sur « lokalhelden », le montant de don minimum a été réduit à 1 franc, de sorte qu’aucun don n’est « perdu » ; « wemakeit » a mis en place un « bouton de don » instantané qui permet le traitement simple des dons et des paiements sans contrainte de saisir et publier soi-même un projet sur la plateforme. Les conditions du « statut d’utilité publique » sont aussi souples que pour les 55 milliards de crédits de transition du Conseil fédéral – et tout aussi justifiées : les abus individuels ne sauraient remettre en cause l’accès aisé aux aides. À noter que les projets de crowdfunding classiques bénéficient également d’un financement important ces derniers temps – à l’instar de l’association pour un revenu de base (qui a très rapidement obtenu un quart de million de francs).

Les canaux de dons numériques et les nouvelles possibilités telles que Twint sont dans la droite ligne du message du Conseil fédéral « Restez chez vous ». Les premières comparaisons faites avec les organisations caritatives classiques, par exemple « RaiseNow », entre les dons déclenchés numériquement et versés entre début février et mi-avril 2019 et 2020, montrent également une augmentation très nette du volume des dons (+44 %), des transactions (+29 %) et des dons moyens (+12 %). Cependant, par rapport au marché global des dons – qui pourrait néanmoins être redéfini à la lumière des circonstances actuelles – cette croissance ne signifie pas encore un changement profond pour la collecte de fonds.

Et qu’en est-il nous concernant, les spécialistes de la collecte de fonds ?

L’analyse de la scène de la collecte de fonds met en lumière les importantes similitudes entre les organisations à but non lucratif et l’économie en général : il s’agit d’un paysage partiellement paralysé (pas d’événements caritatifs, pas de collecte de fonds en interaction directe), où certains espaces profitent de nouvelles opportunités (davantage de notoriété en ligne, meilleur accès aux donateurs par téléphone), et où d’autres se trouvent dans « l’œil du cyclone », comme les organisations à but social ou les projets de coopération au développement. Les fundraisers réagissent de la même manière que nous en tant qu’individus : ils tentent d’évaluer la situation pour leur propre organisation, de reporter des actions ou de les mener à bien, puis d’adapter leurs messages, de les laisser inchangés ou encore de tout subordonner au thème du coronavirus.

Dans notre nouveau format « talkingtuesday », nous recueillons des témoignages de première main : paiements inattendus de la part d’importants bienfaiteurs, bons résultats ou meilleures performances dans les mailings, ou encore la belle réussite d’une première collecte de fonds entièrement numérique (Pro Infirmis). La Chaîne du Bonheur a collecté près de 35 millions de francs en quelques semaines et le Secours d’hiver s’est vu remettre un paiement unique d’un million de francs par Roger Federer. Dans tous les cas, personne n’a rapporté (pour l’instant) une baisse des dons ni un échec des appels aux dons. En tant que donateur/donatrice, vous recevez du courrier, oui, mais cette « hyperactivité » est moins perceptible dans le domaine des OBNL que dans les secteurs économiques déjà mentionnés.

Un optimisme prudent

L’importance du public fundraising augmente, et avec plus de 80 pour cent des ménages faisant des dons, le « marché » peut être saturé. Je suis cependant d’avis qu’il n’est pas « saturé » du point de vue du montant des dons annuels. Les CHF 300 (valeur médiane) montrent qu’il existe un potentiel important si l’on compare ce montant de don au revenu. Pour beaucoup, le revenu disponible au cours des premiers jours de la crise est (encore) resté identique voire supérieur, puisque les voyages, les vacances, les concerts et autres sorties au restaurants étaient tout bonnement impossibles. Cette situation va certes évoluer, mais la question de savoir si l’année 2020 sera réussie en termes de dons, comme pour le produit intérieur brut, dépend au moins autant de la durée de la crise que de ce que nous autres fundraisers faisons « bien » ou « mal ».

Quelle attitude adopter dans les mois et les années à venir ? La solidarité croissante et la volonté évidente de la population de faire des dons, l’attitude généreuse des fondations (qui ont parfois élargi certains buts de projets avec les OBNL soutenues) et les mécènes privés donnent de l’espoir. Durant cette crise (économique), il s’est avéré avantageux que les dons d’entreprise en Suisse n’aient augmenté que dans un petit nombre d’organisations. L’« optimisme prudent » semble être une bonne approche pour une collecte de fonds, car il est une source de motivation, sans toutefois fixer des objectifs trop élevés. Il est désormais clair que ce que les experts, les fundraisers expérimentés et les associations recommandent depuis des années est avéré : ceux qui ont établi un lien étroit et durable avec leurs donateurs ne seront pas abandonnés par ces derniers, au même titre qu’ils répondent eux-mêmes présents lorsque leur café préféré a besoin d’eux.